La soie sauvage de Madagascar

Notre voyage à la découverte des fermentations traditionnelles d’Afrique commence sur mon île natale, Madagascar, où nous allons découvrir une autre facette de la fermentation.
En effet la fermentation est aussi traditionnellement utilisée dans d’autres domaines que l’alimentaire, c’est le cas par exemple de la soie sauvage de Madagascar.
La soie sauvage est un patrimoine naturel et culturel de Madagascar empreint d’une dimension spirituelle. Le lamba landy, une étoffe de soie sauvage,accompagne les malgaches des Hautes-Terres centrales tout au long de leur vie et au moment de leur mort la dépouille est enveloppée de soie sauvage épaisse appelée lamba mena (linceul). Pour les malgaches la mort n’est pas une fin, c’est une transition permettant à l’âme de quitter le corps afin de pouvoir reprendre son envol. Le lamba mena en soie sauvage qui enveloppe la dépouille est un symbole fort rappelant l’Esprit vers lequel chaque âme va se fondre pour ne faire qu’Un. Car si l’âme est immortelle, seul l’Esprit est Eternel.
Jadis réservée à la royauté et aux nobles, la soie s’est popularisée et les femmes malgaches des Hautes Terres centrales l’ont adoptée dans leur tenue traditionnelle et portent avec élégance le lamba landy, une sorte d’écharpe en soie sauvage portée autour des épaules avec un pan rejeté en arrière du côté gauche.

Dans d'autres régions de Madagascar, comme en Androy par exemple qui se trouve à l'extrême sud de l'île, les femmes portent traditionnellement un pagne en soie sauvage tandis que les hommes adossent le lamba à leur épaule.

Le lamba landy est aussi un élément composant les tenues traditionnelles des hommes. Pour ces derniers le lamba landy est souvent de couleur sombre avec des lignes verticales de couleurs vives. Le port du lamba landy pour les hommes est différent et dépend des circonstances.

Borocera madagascariensis est une espèce de lépidoptère endémique de Madagascar. la soie savage de Madagascar est issue de ce lépidoptère.

La forme adulte d’un lépidoptère est communément appelée papillon, sa larve c’est la chenille et sa nymphe est appelée chrysalide.
Une espèce endémique, animale ou végétale, est une espèce présente naturellement sur un territoire bien défini même si plus tard cette espèce a été déplacée ailleurs dans le monde. Par exemple le lémurien est endémique de Madagascar, le koala est endémique de l’Australie et le cyprès est endémique de la Californie.
La soie sauvage de Madagascar, appelée landy be en langue locale, est tissée à partir de cocons de chenilles de Borocera madagascariensis. L’habitat naturel de cette chenille est la forêt de tapia, Uapaca bojeri, un arbre également endémique de Madagascar dont elle se nourrit des feuilles. Les forêts de tapia s’étendent sur les Hautes Terres centrales de Madagascar, une région montagneuse à plus de 800m d’altitude qui est une des régions naturelles de l’île.
Il existe une cinquantaine de vers à soie sauvage à travers le monde dont deux à Madagascar: le Borocera madagascariensis et la Nephila madagascariensis (ver à soie d’araignées). De nos jours seule le Borocera madagascariensis est exploité pour fabriquer la soie sauvage.
Au terme de leur croissance les vers à soie tissent leur cocon, celui-ci n’étant pas directement filable les artisans ont recours à une suite de différents procédés relevant d’un savoir-faire ancestral et unique au monde. C'est l'étape de fermentation naturelle qui fait la particularité de ce savoir-faire.
La célèbre soie de mûrier blanc de Chine, connue mondialement, est une soie issue d’élevage. C’est la chenille d’un lépidoptère, le Bombyx mori inconnu à l’état sauvage, qui secrète abondamment une bave qui se transformera par la suite en soie brute. L’élevage des vers à soie de mûrier blanc de Chine remonterait à lapériode Néolithique, c’est à dire entre 4500 et 3000 ans avant J.-C. L’empire de Chine va conserver durant plus de deux millénaires l’exclusivité de la fabrication de la soie.
Contrairement aux vers de soie de mûrier de Chine, les vers de soies Borocera madagascariensis ne survivent ni au confinement dans un espace réduit ni à l'élevage en intérieur. Ils ont besoin de grands espaces car ils se déplacent beaucoup d'arbre en arbre. Ce qui préserve ce patrimoine cuturel immatériel de Madagascar au détriment d'une éventuelle production industrielle.
La soie sauvage se distingue de la soie de mûrier. Il y a un moyen très simple de les différencier: la fibre de soie sauvage est rustique tandis que la fibre de soie d’élevage de mûrier est brillante.
Les différentes étapes de production artisanale de soie sauvage de Madagascar
1/ Préparation : Après la cueillette qui s’effectue uniquement manuellement, les cocons sont brossés pour enlever les poils. Ils sont ensuite ouverts afin de retirer la chrysalide se trouvant à l’intérieur du cocon puis retournés et assemblés par petits tas (de 3 à 6).
2/ Cuisson : Les cocons sont mis à bouillir plusieurs jours à plusieurs semaines dans un mélange d’eau, de cendre et de savon émietté afin de dissoudre la matière agglutinante des cocons et afin de désagréger les coques. Après cette opération, les cocons sont ramollis.
3/ Fermentation : Une fois filtrée, la préparation encore bien humide est transvasée dans un sac en jute puis enfouie sous terre ou elle fermentera durant quelques jours.Technique de fermentation similaire à la fermentation traditionnelle du manioc à Madagascar donnant le fameux bononoka.
C’est cette étape defermentation qui fait de la technique ancestrale malgache de fabrication de soie un savoir-faire unique au monde.
De nos jours hélas la plupart des artisans, pour gagner du temps, sautent cette étape de fermentation mais il en reste encore quelques uns qui la pratiquent.
La soie est une fibre protéique naturelle. Les protéines de soie sont constituées d’un assemblage de plusieurs molécules d’acides aminés (essentiellement l’alanine, la glycine et la sérine). La fermentation sous terre va faire intervenir des enzymes produites par différents microbes du sol qui vont dégrader cette chaîne d’acides aminés. Les fibres ainsi affinées auront une qualité optimale et seront plus faciles à travailler. La fermentation permet de rendre cette matière imputrescible.
4/ Séchage : Après fermentation le produit obtenu est lavé à l’eau froide, parfois avec un peu de savon, puis sont mis à sécher au soleil à même le sol ou le long de murs sur lesquelles ils restent naturellement accrochés. Lorsqu’ils sont séchés ils se détachent du mur tout simplement et tombent sur le sol. On obtient ainsi les bourres.
5/ Filature, bobinage et tissage : Le fil de soie est fait à la main en étirant la bourre et en faisant tourner le fil sur une plaquette de bois rugueuse et mouillée (voir vidéo). Ensuite les fils sont enroulés en petits écheveaux.
La soie sauvage de Madagascar a un teinte naturelle beige foncé/marron clair. Lorsqu’elle est teintée, traditionnellement on utilise des teintures végétales.
Le tissage se fait manuellement également à l’aide de petit métier à tisser en bois permettant d’obtenir des soies de densité allant jusqu’à200g/m². A titre de comparaison, les soies classiques chinoises et indiennes ont une densité allant de 30 à 40g/m².
Les linceuls sont généralement fabriqués avec des soies de plus grande densité.
Les tombeaux traditionnels malgaches sont de simples trous creusés dans la terre. La dépouille est déposée à même la terre dans le trou. Le lamba mena en soie sauvage (linceul) qui enveloppe la dépouille servira de réceptacle recueillant les résidus de décomposition du cadavre. Beaucoup plus tard lorsque la soie sauvage elle-même rentrera à son tour en décomposition, les résidus de décomposition du cadavre se mêlera à la terre … à sa terre de naissance … son humus … l’humus qui a fait son corps humain …

Les fermentations traditionnelles du monde sont toujours rattachées à une culture où les différentes formes de vie interviennent à différentes étapes du processus. L’intervention humaine est un maillon de cette formidable chaîne des vivants .

Je vous mets dans les références le lien d’un petit reportage sur la fabrication par un jeune artisan de soie sauvage (landy be) en comparaison avec celle de la soie d’élevage de mûrier (landy kely).
Explorer les autres rubriques du blog
%20redim%20(1)%20et%20comp.webp)
Les fermentations expliquées par la science
%20redim%20(1)%20et%20comp.png)
Recettes de fermentations d'ici et d'ailleurs

%20redim%20et%20comp.webp)